Interviews et récit de deux sapeurs-pompiers des Bouches-du-Rhône engagés sur l’incendie de Saumos, qui a ravagé 42 000 hectares et mobilisé des milliers de personnels.
« Inédit ». C’est le mot employé par les services de l’État quand il a fallu communiquer sur l’ampleur du feu de Saumos en Gironde, parti le 22 juillet 2026. Au moment de dresser le bilan chiffré, début août, ce dernier est sans appel : 240 kilomètres de lisière de feu et 42 000 hectares de surface parcourue par les flammes. Un incendie d’une rare intensité sur la longueur, la faute à des conditions météorologiques très défavorables faisant suite à trois vagues de canicules successives. Plusieurs milliers de sapeurs-pompiers venus de toute la France mais aussi d’Europe (à savoir des personnels ukrainiens engagés dans le cadre du mécanisme européen de protection civile) ont été mobilisés. Parmi eux, plusieurs Pompiers13 qui se sont succédé. Témoignages.
« Une vision presque lunaire »
« Nous sommes partis 72 heures après le départ du feu pour la première relève avec une colonne urbaine et une colonne feux de forêt », raconte le lieutenant-colonel Patrice Tissot, chef du groupement Est au sein du Sdis 13. « Le but était de relever les camarades qui étaient engagés dès le départ du feu. Pour ma part, j’étais à la tête du détachement composé de 85 sapeurs-pompiers des Bouches-du-Rhône. » Dans ses rangs, le sergent Loïc Gouiran, Pompier13 professionnel à Aix – La Chevalière et volontaire à Trets, « engagé en tant que chef d’agrès sur un camion-citerne feux de forêt ».
Face à eux, « un décor de cinéma », comme le décrit le lieutenant-colonel Tissot. « On arrive dans une situation un peu particulière, où il y a une évacuation massive de 220 000 personnes. C’est la première fois que je voyais ça : il n’y avait plus personne ! Les seuls qui étaient encore présents sur place, c’étaient les sapeurs-pompiers et ceux qui nous aidaient à alimenter les engins, notamment les forestiers, les agriculteurs et les sociétés des eaux. Sans oublier les bénévoles qui nous apportaient de la nourriture. »
Pour le sergent Gouiran, l’impression est similaire, avec « une vision presque lunaire, pas mal de sous-bois brûlés… » Des paysages marqués par les ravages du feu qui ne doivent pas pour autant faire oublier les objectifs. « L’incendie a été très virulent dès le début. Nous, on arrive 72 heures plus tard en renfort », reprend Patrice Tissot. « Les différentes reprises sont déjà traitées donc on a pour objectif de sécuriser toutes les lisières entre le front du feu et les endroits stratégiques, à savoir la métropole de Bordeaux, le centre d’études scientifiques et techniques d’Aquitaine et le camp militaire de Souge. Le commandant des opérations de secours girondin voulait absolument éviter que le feu ne se propage sur ces endroits-là. »
« Il faut imaginer 42 000 hectares… »
Pour y faire face, il a fallu faire preuve d’adaptation. D’abord parce que la Gironde n’est clairement pas le même « terrain de jeu » sur lequel les Pompiers13 sont habituellement engagés au moment du coup d’envoi. « C’est surtout la topographie des lieux qui est différente de chez nous. Là-bas, ce n’était pas vallonné mais plat, avec de grosses cultures de pins et des arbres les uns derrière les autres, ce qui fait qu’il n’y avait pas beaucoup d’accès dans les parcelles », détaille Loïc Gouiran.
« Nous concernant, nous avons des consignes qui indiquent que le vent est tournant sur place », poursuit-il. « On fait face à de la fougère qui arrive à 1,70 m, soit à peu près à ma hauteur de tête. C’est très fourni, très sec, avec des sous-bois qui brûlent. Le feu n’est pas rapide dans son évolution mais on sent qu’il a du potentiel calorifique. » Entre alors en jeu le savoir-faire des Pompiers13. « Dans les Bouches-du-Rhône, on a tendance à aller chercher le feu quand c’est possible, en garant nos engins à l’extérieur des parcelles puis en établissant des lances pour y aller », enchaine le lieutenant-colonel Tissot.
Une façon de faire différente de celle des personnels de Gironde et des Landes mais qui finit par aboutir à un juste équilibre : « On s’est adaptés aux risques. On y a été particulièrement sensibilisés. Il y avait les chutes d’arbres, des largages qui étaient nombreux et venant de moyens aériens de plusieurs types… Il ne fallait pas prendre de risques avec nos personnels », insiste Patrice Tissot. « Il faut imaginer 42 000 hectares, on a du mal à le visualiser mais pour donner un ordre d’idée à nos Pompiers13, cela représenterait un groupement territorial complet totalement en feu dans les Bouches-du-Rhône ».
« Sur place, nous avons dû traiter une petite trentaine de reprises du feu avec des moyens lourds, notamment les CCFS 13 000, qui ont permis une attaque massive et dynamique. Le commandement girondin a compris l’efficacité de nos moyens et c’est pourquoi nous avons été affectés à toutes les reprises de feu sur le secteur qui nous était donné », renchérit le chef de détachement du Sdis 13. « Nous sommes allés chercher le feu là où la sécurité des personnels était garantie et nous avons été félicités par le chef de site de la Gironde, qui nous a sollicités plusieurs fois pour faire des lignes d’appui et du travail plus spécifique car il savait qu’on avait cette prédominance et cette capacité de notre côté », ajoute le sergent Gouiran.
« Ramener tout le monde à la maison »
Mais si ces capacités de travail continu et d’adaptation de chaque instant ont pu fonctionner, c’est aussi grâce au soutien sans faille des bénévoles et de toute une population qui ont fait corps avec les sapeurs-pompiers. « On n’a jamais souffert de déficit d’eau », insiste Patrice Tissot. « Des agriculteurs venus de toute la région nous alimentaient naturellement, on avait des exploitants et artisans sur place qui venaient avec des cuves, il n’y avait pas de transit entre les lisières et les points d’eau… On a gagné beaucoup de temps avec ça. Et puis, il avait une solidarité des gens sur place, qui sont naturellement venus nous apporter de la nourriture ou nous faire à manger dans nos lieux de vie. On n’a manqué de rien pendant cette mission-là. »
« Les gens étaient reconnaissants du travail effectué », abonde le sergent Gouiran, qui remercie la caserne de Cestas pour l’hébergement. « On avait des espaces pour se reposer, se laver et souffler après une journée de travail chargée. Nous avons été vraiment très bien reçus », insiste-t-il, avant de raconter : « Nous avons aussi eu le soutien d’ostéopathes qui étaient là pour traiter nos maux. Et ça nous a fait énormément de bien, ça a requinqué les organismes avant de repartir sur les chantiers. »
Un soutien en Gironde… mais aussi venu directement depuis les Bouches-du-Rhône, que le lieutenant-colonel Tissot souhaite mettre en lumière. « Nous avons pu bénéficier du soutien sanitaire des Pompiers13 dans ce détachement, sans oublier les personnels du groupement Technique et logistique qui étaient présents et ont réparé des engins. C’était très important en termes de soutien », insiste-t-il. Et de conclure : « La mission que je m’étais fixé était d’assurer la sécurité de l’ensemble des effectifs qui étaient engagés sur mon détachement et donc de ramener tout le monde à la maison. »


